Jules JORON : 6 août 1936 / 15 janvier 2002

Il a suffi de quelques notes de guitare ce matin-là sur les ondes. Des notes claires, fortes, simples, immédiatement identifiables, qui parlaient au coeur de chacun.Quelques notes qui ont été l´élément déclencheur d´un ton nouveau qui a fait irruption dans l´univers musical créole, jusque-là souvent noyé sous des flots de musique de synthèse.Et voici qu´à la suite de ces arpèges fluides, des voix éthérées nous servaient un « zembrocal, rougail saucisses, cari volaille ». Comment ? comment ?... « Cari ? Rougail ? » Mais on connaît déjà tout ça !Attends, ami ! Attends et écoute !Au fil des minutes, quelques airs de flûte plus loin, l´auditeur émerveillé se retrouve sur la route du volcan, sous les tamarins des hauts, pour un « Picnic » que l´on continue de chanter bien des années plus tard.Le studio Oasis, où le disque avait été enregistré, en profita pour réaliser un de ces clips dont il a le secret. Un de ses plus réussis, qui popularisait dans la mémoire créole, en même temps que les trouvailles d´un de nos plus géniaux compositeurs, l´image d´un grand-père endormi dans l´herbe, qu´un gamin malicieux vient chatouiller dans son sommeil.Par la magie de quelques vers très simples, sur une mélodie forte et juste, La Réunion se réveillait d´excellente humeur, enfin réconciliée avec son vrai séga. Par la magie du verbe, des notes et de la malice de Jules Joron.

A la suite de ce mémorable Picnic chemin volcan, l´île découvrait (ou redécouvrait) une multitude d´airs plus célèbres les uns que les autres, tombés dans l´oubli depuis plus de trente ans. Ou du moins que l´on croyait oubliés ; parce que les amoureux de notre authentique folklore, eux, n´avaient rien zappé du tout !

Ce CD d´anthologie, sorti des platines du studio Oasis de la Rivière Saint-Louis, reste un des plus gros succès de toute l´histoire discographique locale. Sa recette, pourtant, est d´une simplicité... Les fils Joron, réunis au sein du groupe Ousa Nousava, reprenaient les succès de leur père, gloire des années 50/60. Sans rien changer de l´esprit des morceaux, ils boostaient les mélodies avec des tempos plus prononcés, une section rythmique plus appuyée, et le tour était joué. Succès aussi formidable qu´immédiat.

« C´est qui, ça ? » demandèrent aussitôt de nombreux auditeurs, surtout les plus jeunes, à l´écoute de Voleur canard, A cause Fifine et autres Joséphine.

« Jules Joron ! » leur répondit-on invariablement.

« Ah ! C´est lui, ça ? » Eh oui !, c´est lui, tout ça !

Parce que Jules fait partie de ces auteurs prolifiques qui ont tant donné, et de si haute qualité, qu´on finit par oublier, à force de siffloter leurs airs, que ces derniers sont issus de leur imagination débridée. Ces chansons sont toutes passées dans le répertoire populaire, un répertoire connu de la plupart, mais dont personne ne sait dire très exactement à qui il appartient.

Qui est capable de nommer l´auteur du Temps des cerises ?

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En ce début de décennie 90, quand nous est livré ce merveilleux petit CD la production musicale réunionnaise, allait vivre une période prometteuse de vaches grasses.

Une décennie plus tôt, l´appauvrissement de la production locale était d´une vertigineuse faiblesse. Le vide total, le creux, que dis-je ! Le fossé, l´abîme, l´imagination en roue libre, la poésie en déroute, les Muses aux abonnés absents.

La créativité de nos auteurs (ou auto-proclamés tels) battait vainement la campagne, donnant dans un sempiternel « nous lé misère, nous lé maléré » affligeant... pour rester généreux. Quant aux compositeurs, sans doute trop fatigués pour se creuser la cervelle, ils avaient décidé une fois pour toutes de se laisser bercer par une pauvreté d´esprit proche de l´indigence, plaquant ici ou là trois accords d´une navrante simplicité baptisée musique, en se parant du titre ronflant d´auteur-compositeur-interprète qui passe bien à la télé.

Si quelques artistes, hors des sentiers battus (Bastèr, Pounia...) s´acharnaient à produire de la qualité, des paroles compréhensibles sur des airs travaillés, la plupart se vautrait dans une facilité proche de la débilité, fredonnant quelques notes plus proches de l´exercice pour débutant que de la vraie musique.

De la musique, il leur en fallait une bonne leçon, une démonstration aussi spectaculaire que salutaire. Ils allaient l´avoir.

Ce fut Picnic et le grand retour de Jules Joron, le maître dans toute l´acception du terme.

 

Avec le disque d´Ousa Nousava sur les musiques de Jules Joron, le séga reprenait vie, retrouvait ce droit de cité qu´il n´aurait jamais dû perdre ; il revenait à l´avant-scène au pas de charge.

L´univers musical réunionnais se relevait enfin d´une léthargie que l´on avait pu, un moment, craindre définitive.

Il existait donc une façon d´écrire du séga sans plonger dans la banalité ou, pire, le misérabilisme racoleur ? Il y avait moyen de raconter de petites histoires échappant au cycle affligeant du « mi aim a ou... ou aim pas moin... mon case lé pauvre... mon zancêtre lété zesclave... ? » On pouvait encore faire rire en chanson ?

Eh oui ! C´est même l´essence de notre musique : amuser, donner envie de danser, semer joie et gaîté sans se prendre la tête. Mais pour y arriver, il faut du talent et une énorme envie de réjouir son voisin.

Les fils Joron l´avaient si bien appris avec leur vedette de papa qu´ils avaient commis ce disque inespéré qui remettait les choses à leur vraie place. Une sacrée leçon de séga, de modestie et, surtout, de qualité.

Cela été permis parce qu´un certain 6 août 1936, à Terre-Sainte...

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Si l´on se contentait de la schématiser, la vie du grand Jules se résumerait à quelques dates.

Jules Joron est né le 6 août 1936 à Saint-Pierre, rue Amiral-Lacaze, dans le Terre-Sainte populaire d´avant-guerre. Ce quartier a toujours été imprégné d´une profonde originalité, un "cachet" qui a résisté malgré les coups de boutoir d´un modernisme souvent agressif dans cette île tropicale.

C´est dans ce faubourg du chef-lieu sudiste, grouillant de vie, au milieu du petit peuple chaleureux des pêcheurs et des artisans, qu´il grandit. Cela le marquera à jamais et imprègnera profondément toute son oeuvre. Il a eu l´occasion, par la suite, de rendre plusieurs fois un hommage appuyé à ce creuset de son enfance, notamment avec le splendide et émouvant Pêcheur Terre-Sainte qui s´est imprimé pour toujours dans les esprits de tous les mélomanes que compte l´île.

Après de brillantes études secondaires, Jules embrasse l´enseignement primaire car sa vocation est là : enseigner, transmettre, faire aimer, trois mots qui le résument totalement et vont décider de toute son existence. Jules Joron était en effet de ces instituteurs de la République qui entraient en enseignement comme d´autres en religion, foi chevillée au corps et sentiment d´un devoir à accomplir.

Incapable de se contenter de bien exercer son seul métier d´instituteur, car notre homme a de la curiosité et de l´énergie à revendre, Jules se lance à corps perdu dans le monde enchanté de la musique. Il apprend le piano, la flûte, l´accordéon, le violon, la guitare, et se met à déambuler avec une aisance de grand faiseur dans l´univers tortueux des triples croches et les pièges de la partition de haut de gamme.

Tant qu´à faire de la musique, autant le faire bien, car l´à peu près n´est pas dans sa nature. Et puisque la musique est faite pour être jouée et écoutée, le meilleur moyen s´offrant à lui est encore de participer à une aventure orchestrale.

La chance lui fait croiser la route d´André Philippe dont le métier de base est celui de chauffeur du directeur de l´usine sucrière des Grand-Bois ; et la passion la musique. Ce petit bonhomme, petit par la taille mais immense par son savoir-faire et son don de meneur d´hommes, est un chef d´orchestre réputé, grand écumeur des bals du samedi soir à travers toute l´île. Il offre à l´ami Jules une scène à la mesure de son précoce talent.

C´est avec André Philippe que Jules Joron va faire ses premiers pas en public. Outre ses aptitudes de chanteur et d´instrumentiste, Jules est également un auteur compositeur surdoué et prolifique. Encore faut-il faire connaître ses créations. A une époque où la musique locale n´est que très peu diffusée sur les ondes, ce sont les bals du samedi soir qui popularisent d´abord ce pauvre Casimir, la belle Christiane, ce fichu Voleur canard, comme le courageux Pêcheur Terre-Sainte ou encore la belle Fifine, inconstante et altière Fifine qui se moque de son prétendant, énamouré mais gauche dans son maintien, avec ce traditionnel "ti mouchoir dans son main"...

Le propre de ces chansons est qu´elles ont été mille et mille fois entendues, mais qu´on ne s´en lasse jamais ; parce qu´elles racontent des histoires, font rire et danser, émeuvent parfois, mais ne laissent jamais indifférent.

La grande qualité musicale n´a pas besoin d´artifices ni de soi-disant écoles d´apprentissage rapide pour traverser le temps.

L´époque bénie où Jules Joron commence la tournée des bals n´est pas avare de grands musiciens. Cette heureuse période des fins de semaine dansantes voit éclore des orchestres plus réputés les uns que les autres, se faisant la concurrence mais jamais la guerre, car le talent respecte le talent. Alors, il y a André Philippe bien sûr, mais en même temps que lui, il y a Loulou Pitou et son éternel Quadrille (entre autres énormes succès), Taquet et Legros, Serge Son-Houi, Serge Barre, Armand Tropina, Claude Vinh San, et combien d´autres encore ! Sur les traces de Georges Fourcade, Luc Donat s´en est allé jusqu´aux scènes et boîtes de nuit parisiennes populariser le séga réunionnais devant un public ébahi et conquis, dont la seule musique connue de l´Outremer français se résumait encore à la biguine.

 

L´état d´esprit a bien changé. Les musiciens se livrent aujourd´hui à une course effrénée au matériel lourd : « A moins de 400 watts, mi joue pas ! » Un peu de modestie ne ferait pas mal dans le tableau si l´on prenait la peine de se référer aux grands devanciers.

« Notre matériel ferait rire aujourd´hui, me confiait un jour Jules Joron lors d´une des nombreuses interviews qu´il m´a gentiment accordées, comme il le faisait d´ailleurs avec tous mes confrères. Comme on jouait souvent dans des endroits où il n´y avait pas d´électricité, les sonos et les amplis étaient pour ainsi dire inexistants à nos débuts. On privilégiait les instruments forts, trompette, accordéon, banjo, violon... La batterie, qu´on appelait un "jazz", se résumait souvent à une caisse claire et sa pédale charleston. Quant à la guitare, peu sonore quand elle n´est pas amplifiée, on la remplaçait par une guitare hawaïenne quand on trouvait un instrumentiste capable d´en jouer. Ou on s´en passait. Ça obligeait à bien jouer de nos instruments car on avait le respect du public ! »

Les amplificateurs de puissance et les sonos sont venues bien plus tard. Même dans les années 60, lorsque la vague yé-yé déferla sur l´île avec l´apparition des premières formations rock, les musiciens, sur les traces de leurs aînés, surent se contenter des amplificateurs aussi grinçants que folkloriques qu´étaient les Bouyer et autres Garen, et des redoutables guitares Egmond dont la dureté des cordes rendait les doigts aussi durs que de la corne de zébu. Le plaisir de jouer et de faire plaisir, longtemps, ignora la faiblesse du matériel et la course au toujours plus. C´était une autre salutaire leçon que donnaient là Jules et ses amis musiciens à leurs jeunes émules.

Et c´est ainsi, avec des moyens limités mais un coeur gros comme ça, que ces amoureux de la bonne musique ont popularisé les airs les plus fameux du répertoire réunionnais.

Plus tard, lorsque l´électricité fait son apparition dans les coins les plus reculés, les orchestres s´adaptent, se dotent d´amplificateurs et de micros chant. Tous ces matériels sont transportés par des moyens de fortune, les célèbres cars courant d´air comme aussi des camionnettes bringuebalantes. On traverse parfois des ruisseaux à gué, le matos sur les épaules, pour aller porter la musique au fin fond d´un îlet oublié. Quant aux enregistrements, ils prêtent à sourire.

« Pour enregistrer, racontait Jules, on s´installait dans une case en bois sous tôle. Tous les musiciens étaient regroupés autour d´une grande table sur laquelle on avait posé un simple magnétophone à bande. On dosait soigneusement le niveau sonore de tous les instruments ; le chanteur se mettait au plus près de la table ; la trompette et la batterie étaient exilés dans la cour parce que trop puissants. Et ça commençait...« Les raccords ou le re-recording n´existaient pas. On refaisait entièrement chaque enregistrement, en direct bien sûr, des dizaines de fois s´il le fallait, jusqu´à être à peu près satisfait du résultat. Parfois, d´ailleurs, pour des raisons totalement indépendantes de notre volonté ou de notre habileté. Si une voiture passait, si un chien aboyait, si in fruit-à-pain pourri té qui aplatit su la tôle, i recommençait toute ! »

Cela paraît bien surréaliste quand on connaît les débauches actuelles de techniques. Mais c´est pourtant ainsi, avec ces moyens plus que rudimentaires, que nos plus grands airs ont été gravés, dans ces cases branlantes et bruyantes, surchauffées, inconfortables, mais où le souffle musical et la ferveur chaleureuse créaient des miracles.

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Tout en participant pleinement à cette grande et formidable aventure musicale des années glorieuses dirons-nous, Jules mène de front sa vie professionnelle, riche à plus d´un titre.

Au début des années 60, alors qu´il effectue un remplacement, il rencontre la douce Anise.

« Je ne le connaissais pas du tout malgré sa notoriété déjà grande pourtant », nous confiait-elle il n´y a guère.

C´est le coup de foudre, suivi d´un mariage en décembre 1962, d´où naît une lignée de cinq enfants, devenus musiciens par la grâce d´un père qui en est un, certes, et un des meilleurs qui plus est, mais qui est aussi, avant tout, un pédagogue animé d´une furieuse envie de transmettre ce qu´il sait, de faire aimer ce qu´il aime. On connaît la suite de l´histoire : sur les traces du papa, les fils Joron ont créé Ousa Nousava, un des phares de la musique créole depuis les années 80 avec Bastèr et Ziskakan.

En 1982, nommé à l´école de la Gare à Saint-Louis, Jules se trouve confronté à une population démunie dont les enfants n´ont que de très lointains rapports avec le monde de la musique. Cette situation ne peut laisser indifférente cette nature généreuse, avide de donner.

Il crée l´association Ti train longtemps, où les enfants de familles pauvres peuvent s´initier à la musique, apprendre le solfège, la flûte et l´accordéon, retrouver les bases de la musique créole sans bourse délier. Il n´y a pas que ses fils qui aient profité de ce don de transmission des connaissances. Si plusieurs musiciens connus ou moins connus actuels sont capables de se mouvoir entre les clefs de sol et de fa, et éviter les pièges du contrepoint et de l´appoggiature, c´est parce qu´un jour, leur route a croisé celle de Jules Joron.

« Il était patient, raconte son fils Frédéric. Il avait une réelle capacité à réussir de très belles choses avec les jeunes a priori les plus démunis. Et il l´a fait ! Il a utilisé le solfège pour se rapprocher de ses élèves et les initier à une musique plus "culturelle", si l´on peut dire, que les simplifications auxquelles ils étaient habituellement exposés. C´était un précurseur et il a réussi à utiliser tous les atouts musicaux à sa disposition pour les partager et donner aux jeunes le goût de faire quelque chose et d´aller plus loin ».

Voilà ! Tout est dit en peu de mots et c´était exactement ça, Jules Joron, un être chaleureux, amoureux de la vie, amoureux de son pays comme du genre humain. Un homme totalement éloigné de l´égoïsme, qui ne vivait que pour faire partager ce qu´il aimait.

Et c´est bien ainsi, par sa musique, qu´il a conquis tous les coeurs, avec quelques recettes simples mais qui ne sont pas si évidentes que ça, quand on y songe. Si c´était facile, ne croyez-vous pas qu´il y aurait certainement plus de bons musiciens et de bonne musique ?

Lorsqu´il accepte la direction du Conservatoire régional de musique de Saint-Pierre, au début des années 80, il n´a de cesse de faire vivre ce principe : faire aimer, communiquer, partager. C´est ainsi qu´il est le premier à faire entrer la musique locale au très classique Conservatoire, où les genres ont ainsi pu fusionner harmonieusement. Ceci a été un facteur d´ouverture extraordinaire pour de nombreux musiciens, dont certains sont très connus, comme Thierry Gauliris ou "Nano" Daprice, qui ont su profiter de cette ouverture pour élargir leur horizon musical. On pourra d´ailleurs, à ce propos, lire leurs témoignages ci-après.

Tout ceci, "Julot" Arlanda le résume d´une simple phrase : « Il a beaucoup donné de son savoir à la jeunesse ».

Ne tombons pas dans la facilité sémantique qui consisterait à dire qu´un Conservatoire est la bibliothèque de tous les conservatismes. Ce qui serait déjà faux en soi, et injuste ensuite, car les Conservatoires de France et d´ailleurs ont toujours su évoluer avec leur temps.

Il n´en reste pas moins qu´une fusion aussi inattendue que celle du maloya, du jazz et du classique s´est heurtée à bien des réticences. Jules Joron, avec sa faconde, son incroyable entregent, cette façon bien à lui de séduire son interlocuteur, de le "mettre dans sa poche", le tout appuyé par une connaissance musicale théorique et pratique d´une solidité à toute épreuve, était bien à même d´opérer cette mutation salutaire du vénérable institut.

Non seulement sa parfaite connaissance musicale formelle soutenait son propos, mais il y avait en outre dans son argumentation l´expérimentation de l´homme de terrain qui a débuté avec trois fois rien et s´est hissé aux cimaises de la pratique musicale populaire.

S´il fallait encore prouver la justesse de ses vues, nous dirons que nombre d´élèves issus de cette fusion sont allés très loin dans leur recherche et leur réussite. Les plus connus sont évidemment Ousa Nousava et Bastèr, mais il y a également ceux dont on parle moins et qui ont poursuivi de très riches études musicales dans les plus prestigieux conservatoires européens. Merci qui ?

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Ancien instituteur devenu directeur de Conservatoire à force d´enthousiasme obstiné ; quoi d´étonnant alors si les épithètes les plus flatteuses fleurissent à son sujet.

« C´était un maître, un vrai maître, dit gravement André-Maurice, le "Monsieur séga" de RFO. Un vrai maître de la musique créole, mais également un maître à danser car ses airs et leur interprétation donnent irrésistiblement envie de s´élancer sur la piste ».

Ce que l´ami Dédé et les autres ne savent pas forcément, malgré l´étendue incontestable de leur science, c´est que tel était également un des objectifs de Jules Joron : donner envie de danser, propulser les auditeurs sur la piste malgré eux.

Une anecdote personnelle est particulièrement révélatrice à ce sujet.

J´étais allé l´interviewer au début des années 90, pour le compte d´un mensuel aujourd´hui disparu, édité par le Comité du tourisme de La Réunion. Jules m´avait appris, et c´était un scoop puisque la nouvelle avait soigneusement été gardée secrète, qu´il préparait avec ses fils un CD de ses meilleurs titres. On s´aimait bien, on s´est toujours apprécié, et il m´a fait l´amitié de me confier ce secret en me demandant de ne pas l´ébruiter. Il a choisi de faire confiance à la discrétion de l´ami plutôt que de se méfier de l´indiscrétion toujours possible du journaliste. C´était tout lui, ça.

Emu plus que je ne saurais le dire par cette preuve de confiance, j´ai scrupuleusement respecté son souhait, pour ne pas altérer notre amitié, mille fois plus importante à mes yeux que la gloriole très passagère que m´aurait value l´effet d´annonce.

Pour en revenir à l´anecdote en question... Jules m´avait reçu dans une des salles d´entraînement, à l´étage du Conservatoire de Saint-Pierre. Tout en l´écoutant, je le photographiais sous toutes les coutures avec un plaisir sans cesse renouvelé. Un réel plaisir car Jules, très beau, était également très photogénique, ce qui ne va pas forcément de pair. Je ne pense pas qu´il le savait mais c´était bien le cas. La pellicule le rendait fidèlement tel qu´il était, avec sa simplicité, ses traits réguliers et ce sourire si séduisant qui passait aussi par ses yeux parce qu´il venait du coeur. Il n´avait pas à prendre la pose, encore moins à se forcer ; il lui suffisait de rester lui-même.

Après m´avoir longuement entretenu de ses projets, il posa la guitare qu´il grattait machinalement et, me fixant de son oeil malicieux, me demanda :

« Puis-je te confier un secret ? »

Sans attendre ma réponse, il ajouta très vite :

« Il y a si longtemps qu´on se connaît... »

Et avec cette grande finesse psychologique qui le caractérisait, il lança une phrase, sibylline pour tout autre que lui et moi, comme se parlant à lui-même :

- "Elle" ne te le pardonnerait jamais...

J´ai mis quelques secondes tout de même avant de comprendre de qui il parlait. C´est toujours resté une inside joke entre lui et moi.

Il sortit alors une cassette audio de sa poche de chemise et dit :

« Ecoute ! »

Et pendant que se développaient, surchauffant cette pièce carrée et froide, les premières notes de Picnic chemin volcan, il m´a enfin expliqué de quoi il s´agissait. Ce n´était encore que la première mouture de ce qui allait devenir un énorme succès. Jules était heureux comme un enfant qui vient de déballer ses cadeaux. Une allégresse communicative ; d´autant plus communicative que ce qu´il me faisait écouter en avant-première était un petit bijou musical. Il me faisait, sans le savoir, un inestimable cadeau. J´y retrouvais tous ces ségas qui avaient enchanté mon adolescence. Lorsque nous sommes arrivés à Perron l´enfer, son visage s´est un peu plus éclairé encore, il s´est mis à trépigner, ses pas mimant une rythmique de séga endiablé, c´est le cas de le dire. Il s´est tourné vers moi, ses doigts claquant le tempo, et m´a dit :

« Si avec ça zot i danse pas ! »

C´était évident, même pour le plus minable des danseurs (je parle de moi, on l´aura compris) : cette musique était faite pour la danse, la joie, la fête. Je connaissais de longue date les versions originales, déjà terriblement entraînantes. Avec la nouvelle orchestration concoctée par Jules et ses fils, c´était du surmultiplié. La batterie qui cognait, la section rythmique qui appuyait le chanteur, cette trompette qui survolait le tout, c´était magique. Le tout était encore magnifié par les arpèges savants d´Harry Pitou et l´incroyable finesse de la prise de son du grand Vally Sulliman. Même moi, j´ai alors eu envie de danser.

Je suppose que Dédé sera heureux d´apprendre que son expression, sans qu´il le sache, touchait au plus profond des désirs de ce bonhomme hors du commun.

Cette reconnaissance des qualités pédagogiques de Jules, ils sont plusieurs à l´avoir exprimée, comme Thierry Gauliris qui n´y va pas par quatre chemins :

« Il faudrait étudier l´oeuvre de Jules Joron, l´étudier formellement dans les écoles de musique, l´étudier de façon très pédagogique. Il y a dans ses textes et ses musiques, comme chez quelques illustres précurseurs, Vinh San, Fourcade, Donat ou Loulou entre autres, toutes les recettes pour faire de la meilleure musique créole ».

**     *« Le talent sans la technique n´est rien qu´une sale manie ! »

C´est Brassens (ou Gotlib) qui a dit ça. Cette maxime, Jules l´appliquait à merveille. Il ne se contentait jamais de son talent naturel, cette incroyable facilité qu´il avait de faire rimer ses textes puis leur donner l´exact rythme qui leur convenait. C´était un bosseur.

« J´ai eu l´occasion de travailler longtemps avec lui, raconte Harry Pitou, fabuleux technicien de la guitare, qui sait donc de quoi il parle. Jules était un perfectionniste qui ne laissait jamais rien au hasard. Il travaillait, tout seul chez lui, chacun de ses textes, chacune de ses musiques, jusqu´à parvenir au résultat exact qu´il désirait. Ses ségas étaient pensés de A à Z. Il écrivait, créait des musiques, et puis les mettait en scène dans sa tête. Il avait un très grand sens de ce que nous appelons dans le jargon professionnel "la mise en place". C´est-à-dire l´agencement harmonieux du séga et des arrangements qui allaient lui donner son écrin définitif. Il était minutieux et synthétique. Lorsqu´il arrivait en studio, il savait déjà parfaitement ce qu´il allait demander aux musiciens. Tout était calé dans son esprit. Comme il était aussi un instrumentiste de très bon niveau et qu´il connaissait la tessiture des différents instruments, il pouvait dire précisément à chaque musicien ce qu´il attendait de lui. Il exécutait sur son accordéon la partie de chacun ; nous n´avions plus qu´à reproduire selon ses désirs. Et je peux t´assurer que ce qu´il avait imaginé tombait pile : c´était ce qu´il fallait faire ! Mais il faut ajouter qu´il était perméable aux idées des uns et des autres. Il manifestait un respect évident pour les techniciens de studio, et si Vally lui faisait une recommandation, Jules savait en tirer profit. Il avait l´esprit ouvert ».

Ce que Frédéric Joron ne fait que confirmer :

« Arrangements, orchestration, il avait l´oeil à tout et savait mieux que quiconque ce qui convenait et ce qui devait être éliminé. Il était pointilleux à l´extrême et ne tolérait jamais l´à peu près. Avec lui, il fallait que ce soit parfait. C´était parfois épuisant, mais nous avions un tel plaisir à le suivre... »

A lire ce qui précède, on pourrait croire que Jules était un tyran de studio. Harry Pitou corrige immédiatement le tir :

« Quand il arrivait, on savait qu´on allait prendre une bonne suée et subir mille répliques du même passage jusqu´à ce qu´il soit satisfait du résultat. Mais on savait aussi qu´on allait prendre une bonne leçon de musique. C´est là toute la différence. Il fallait y mettre du sien pour le suivre mais tout paraissait si simple avec lui... Quand il me disait d´exécuter un chorus de guitare, soigneusement préparé par lui longtemps à l´avance, cela me paraissait d´une facilité dérisoire, parce que c´était ce qu´il fallait faire et pas autrement ! »

**     *

Une chose a été dite et redite le concernant, mais nous n´allons pas nous priver du plaisir de le répéter : Jules Joron était un raconteur d´histoires.

Chacune de ses chansons procédait d´une savante mise en scène, comme le fait un auteur de théâtre. Il ne mettait pas en avant ses états d´âme ; il racontait la vie de tous les jours. Ce petit peuple créole qu´il aimait tant, personne mieux que lui ne l´a fait vivre sous nos yeux, dans ses petites joies ou ses grandes peines de la vie quotidienne.

Ses chansons étaient écrites comme à l´école : « Introduction, développement, conclusion. Ou plutôt : chute finale comme au théâtre », résume André-Maurice.

N´eût-il pas écrit de chansons que Jules eût été romancier : c´est la vie créole à l´état pur qui s´étale sous nos yeux. Il avait tant observé, tant fréquenté le peuple créole au jour le jour, saisi les moindres détails de sa vie quotidienne au gré des heures et des occupations de chacun, si bien compris les grandes et petites misères, comme aussi les joies fuligineuses, qu´il était mieux que quiconque à même de les restituer en quelques lignes. Il le faisait avec un art consommé de la concision, du détail juste, du verbe parfait.

Que l´on relise, rien que pour le plaisir, les vers du Picnic :

« Après na armange in´ ti gazon... »

Tout est dit en peu de mots. Aucune digression, aucune description, aussi élaborée soit-elle, ne dépeindra jamais mieux que cette chanson l´ambiance et le déroulement parfait d´un pique-nique créole digne de ce nom.

 

Il y mettait de l´humour bien sûr, souvent décapant et salutaire. Lorsque Jules raconte son Voleur canard, on "est" dans l´histoire, on la voit, on la vit ; ça pourrait arriver à chacun d´entre nous. Lorsque Joséphine se fait tabasser par son poivrot de mari, on "voit" ce minable dévaler la rue en pente à la recherche de cette femme qui, catastrophe suprême, a déserté son bagne quotidien. Cette belle-mère cognant le gendre idiot qui vient de brutaliser sa fille, nous la connaissons : il y en a au moins une, exactement la même, dans le voisinage immédiat.

Alors... Alors oui, Jules écrivait de romans en raccourci, des romans en quelques lignes joliment rimées. Mais finalement, ces romans, ce sont nos romans, bien à nous. A n´importe qui d´entre nous.

Il avait sans doute, avant bien d´autres, saisi la profondeur et la simplicité concomitantes de l´âme créole. C´est ce que traduit précisément sa musique, dépouillée à force d´avoir été pensée, élaborée. Les notes se sont peut-être bousculées dans son esprit, avant qu´il ne fasse le tri pour ne nous en livrer que l´essentiel, le principal, l´indispensable. La substantifique moelle, dirait le savant.

Jules Joron était profond sous l´apparente simplicité qui a toujours été son apanage.

 

Joyeux, gai, moucateur, observateur, il avait la tendresse à fleur de peau. Par nature, il répugnait à heurter la sensibilité des autres. Il aimait faire rire ; il eût détesté faire souffrir. Ce qui l´a parfois conduit à des contorsions poétiques invraisemblables. Par exemple pour parler d´un cocu sans rendre ce dernier ridicule.

Aussi son Ti Baptiste est-il une de mes chansons préférées. Il y explique gentiment à ce dernier pourquoi il est trompé par son épouse, mais il le fait avec une telle tendresse, une si douce compassion, que Baptiste ne peut que se consoler :

« Ton ti femme-là« Ti connais li aime à toué« Peut-êt´ son coeur lé un peu trop généreux... »

Que de générosité du coeur envers un réprouvé de l´amour !

C´est encore ce que l´on retrouve à chaque tournant de Casimir. Les illettrés sont souvent honteux de leur situation, laquelle prête à rire de la part des imbéciles. L´humanité est ainsi faite que les désarmés de la vie sont les cibles faciles de la dérision commune. Alors Jules rétablit l´équilibre et réhabilite l´illettré car il ne l´entend pas de cette oreille : cet homme qui ne sait ni lire ni écrire, il a certainement des qualités qui le rendent irremplaçable. Alors, si la chanson Casimir nous fait rire, Jules rachète aussitôt l´homme Casimir et ses dons de travailleur.

Un coeur gros comme ça ! Parce que Jules était essentiellement un gentilhomme d´une rare élégance, intellectuelle autant que physique. On pouvait, avec lui, rire de tout et surtout de soi-même. Et ça, il n´y a rien de tel pour vous réconcilier avec l´humanité. Jules était un humaniste de tout premier plan.

**     *

Il faut bien, hélas, que je termine ces pages. Alors, je vais vous dire, à coeur ouvert, comment j´ai "vécu" mon ami Jules Joron, comment je l´ai vu, comment je le vois toujours. Parce que vous pensez bien qu´on ne se débarrasse pas ainsi d´un tel phare rien qu´en tournant le commutateur. De toute façon, sa lumière ne gêne personne, bien au contraire.

 

C´était en 1966, je préparais le bac...

Comme tout le monde, je connaissais Voleur canard, sa composition la plus célèbre. Ce qui nous avait fait rire, quelques années plus tôt, nous les mômes du pays yab, c´était ce « fusil deux coups », allez savoir pourquoi. Je ne chante pas en public, ce qui m´évite de recevoir des caramboles pourris. Mais je chantonnais, dans les moments de solitude, cette mélodie qui m´avait séduit dès les premières notes. J´en avais rigolé comme vous, plutôt deux fois qu´une.

1966 était l´époque où je m´essayais un peu à la guitare et j´avais donc entrepris de traduire ce Voleur canard sur le manche de ma six-cordes. Ça venait pas mal du tout car les mélodies de Jules, jamais compliquées, ont toujours été un régal pour les guitaristes. Il possédait cette suprême élégance d´esprit qui consiste à ne pas causer de difficultés aux autres.

Mais si je connaissais la chanson, je ne savais rien de son auteur, pas même son nom.

C´était un soir, dans le quartier de la rue Bois-de-Nèfles, à Saint-Denis (soirée très arrosée, une de plus !) Une merveilleuse jeune femme, cultivée, souriante, pétillante, dont le regard plein de pastilles colorées reflétait les galaxies, me présenta un petit 45-tours. Sur la pochette, un jeune Créole très grand, très brun, très beau, tenait une guitare.

« C´est mon frère Jules », dit-elle doucement avec une attendrissante affection dans la voix.

Je tombais des nues quand elle m´expliqua que ce frère était l´auteur du célèbre Voleur canard.

Comment !... La copine qui se tenait là à côté de moi avait un frère célèbre ? Elle aurait pu me le dire avant. C´était le tout dernier disque paru.

Une grande partie de cette histoire ne peut être racontée. C´est trop personnel, trop cher à mon coeur, vous comprenez ? Nous n´en avons jamais parlé, Jules et moi. Il savait pourtant tout de moi, de ma vie, de mes passions, de mes amours, surtout quand ça le touchait d´aussi près.

Fouaillé par l´orgueil que procure la fréquentation d´un personnage célèbre, même par soeur interposée, je me mis à courir après tous les enregistrements de Jules Joron. Je découvris alors l´orchestre André Philippe et, poussant plus loin mes investigations, plongeai dans l´univers merveilleux de Claude Vinh San, de Loulou Pitou, d´Armand Tropina (quel chouette copain, Armand !) et les autres.

Ce n´est que plusieurs années plus tard que je fis enfin la connaissance de Jules Joron. Lui, à cause de cette touche intime que je viens d´évoquer, avait déjà entendu parler de moi.

A cette époque, je n´avais pas encore écrit la moindre ligne. Mes romans, mes recettes de cuisine, mon lexique créole, le Dictionnaire des 500 premiers Réunionnais, le Mémorial... tout ça était encore dans les limbes.

La première fois que je le vis, je fus immédiatement séduit par le personnage.

Il était grand, aussi grand que moi. Il était souriant, mais je ne l´ai jamais connu autrement, même au plus fort de la maladie qui le secoua plus tard. Il était surtout beau, très beau, avec une affabilité naturelle qui se lisait sur ses traits. Séduisant. Oui, je crois qu´il n´y a aucun autre qualificatif qui lui convienne mieux. Mais sa séduction, contrairement à celle des personnes qui se forgent une image, était spontanée.

Comme beaucoup, je tombai immédiatement sous le charme (et je le suis demeuré) de ce grand gars qui représentait à mes yeux tous les talents que le Ciel peut mettre entre les mains d´un être humain : aimable, beau, doué, charmeur, cultivé, sensible, attentif aux autres et j´arrête là ma dithyrambe sous peine d´être taxé d´exagération.

Lorsque je préparais un numéro spécial de La Voie du Sud sur le nouveau port de Saint-Pierre, j´avais eu de fructueux contacts avec Jules parce que je voulais retranscrire au plus juste les paroles des chansons qu´il avait consacrées à cette cité qu´il aimait tant.

Au début du mois de janvier 2002, je suis allé chez lui à la Plaine-des-Cafres. Il relevait d´une hospitalisation pénible et était débordant d´enthousiasme : sa maladie, il l´avait vaincue. Sa force de conviction était telle que je fus persuadé, comme tous, que mon ami était définitivement tiré d´affaire. Nous avons bavardé un long moment en compagnie de la gentille Anise, sa compagne de toujours. Il avait encouragé Junior dans son obstination à vouloir jouer les Shadows et, je m´en souviens comme si c´était aujourd´hui, lui a dit :

« Ecoute les leçons de ton papa ! »

Les leçons, toujours les leçons, son maître-mot.

Quelques jours plus tard, il est parti.

Actuellement encore, alors qu´il nous a quittés depuis quelque temps, j´ai bien du mal à réaliser qu´il n´est plus là. Je ne suis pas vraiment persuadé que nul n´est irremplaçable.

**     *

L´oeuvre de Jules Joron est l´une des plus interprétées par les musiciens réunionnais. Ses chansons ont été mille fois reprises dans les bals et sur disque.

J´éprouve une tendresse particulière pour le Voleur canard des Jokarys, même s´il s´agit d´une version tronquée. Parce que les Jokarys, comme Jules, sont l´âme créole. Ces gars-là restituent l´authenticité de l´île comme personne. Avec la voix profonde de Daniel Vabois, le soutien rythmique d´André Legras, la présence de Maingard et Hébrard, la guitare-banjo de Max Dormeuil, c´est vraiment notre musique dans toute sa chaleur.

Ils ne sont pas les seuls à rendre hommage à notre barde saint-pierrois. La Troupe folklorique de Bernadette Ladauge y a sa juste place aussi. Et tous les groupes, ici et là à travers l´île, qui chantent Jules Joron chaque jour.

Dites... Connaissez-vous plus belle révérence ?

**     *

On trouvera ci-après les témoignages de quelques personnes qui l´ont bien connu. Ils vous parleront de Voleur canard (sa chanson la plus évoquée), de Joséphine et de quelques autres.

Je vais donc vous dire moi aussi quels sont ses airs que je préfère.

J´ai déjà parlé de ma tendresse particulière pour Ti Baptiste, chanson dans laquelle il requinque l´âme meurtrie d´un pauvre encorné. J´aime Reste ma mie, une des rares chansons qu´il a écrites en français avec Ecoute mon amour, un boléro jugé "sirupeux" à son époque, qui recèle des trésors d´harmonie, comme toujours avec lui.

En 1995, alors que j´étais journaliste au défunt Télé 7 Réunion, je lançais un concours dans le public pour définir les Vingt plus belles chansons de La Réunion. Je fus grandement aidé dans cette entreprise par André-Maurice et tous les animateurs de RFO qui acceptèrent de jouer le jeu, dix semaines durant, en diffusant plusieurs fois chaque jour les airs sélectionnés de la semaine.

Au bout de deux mois, lorsque des milliers de votes furent enfin dépouillés, quelques auteurs avaient plusieurs fois été retenus par le public. Fourcade, bien sûr, Luc Donat, évidemment. Jules Joron fut deux fois plébiscité par des votants enthousiastes et au nombre de ces Vingt plus belles chansons, on retrouva sans surprise Voleur canard et A cause Fifine.

Je suis heureux d´avoir contribué à rendre cet hommage mérité à celui qui demeurera à jamais un de nos meilleurs amis, et un des plus grands chantres de l´âme créole.

**     *

Ce récit entre quatre zyeux s´arrête officiellement le 4 janvier 2002.

Ce jour-là il est parti.

Jules est parti, sans doute... Mais il est toujours là, c´est moi qui vous le dis.

Quand on a eu une personnalité aussi puissante, quand on a ainsi marqué de son empreinte plusieurs générations successives, on ne part pas vraiment.

Je vous livre une ultime image...

C´était vers midi, deux ans environ avant son départ. Je sortais d´un de ces cyclones affectifs qui vous laissent sur les rotules, une de ces ruptures sentimentales qui vous procurent la certitude que vous ne pourrez plus jamais aimer.

J´étais allé sur la plage de l´Etang-Salé méditer sur les incertitudes de ce bas monde.

Je vis sortir de l´eau ce grand gars bronzé, beau, souriant.

« Salut Jules ! qu´il me lança. - Salut Jules ! » lui répondis-je.

Nous échangeâmes quelques paroles et, dix minutes plus tard, il m´avait un peu réconcilié avec l´existence.

Alors, vous n´allez pas encore me demander pourquoi nous l´aimons.

 

Jules BÉNARD

 

SOUVENIRS... SOUVENIRS...

« Perfectionniste... Poète... Sympa... Génial... »

Des Témoignages Sincères & Émouvants

 

« Perfectionniste... Génial... Simple... Amical... Patient... Exemplaire... Altruiste... Discret... Novateur... Chroniqueur de son temps... », tels sont quelques-uns des nombreux qualificatifs accolés au nom de Jules Joron. Pas une seule fausse note dans le concert ; rien qu´une symphonie de louanges flatteuses, ce qui est logique s´agissant d´un musicien de ce gabarit.

Lorsque disparaît un personnage très connu, on s´attend évidemment aux commentaires positifs : on ne dit jamais de mal d´un disparu, même du pire des truqueurs, hypocrisie oblige. Sauf que dans le cas de Jules Joron, cela n´a rien pour surprendre parce que l´homme le mérite amplement. Il était comme ça, exactement comme l´ont dit tous ceux que nous avons sollicités.

Nous avons fait appel à la mémoire des gens qui l´ont bien connu ; comme à d´autres qui n´ont fait que le côtoyer à un moment précis de leur existence. Des anciens, icônes de la musique locale ; des jeunes plus tardivement venus sur la scène musicale ; des chroniqueurs ; des interprètes ; d´extraordinaires solistes comme de plus humbles exécutants. Nous leur avons demandé quels étaient les airs de Jules qu´ils préféraient. Nous vous laissons découvrir leurs réponses qui, dans bien des cas, ne surprendront guère.

Ce sont presque tous des amis, je le confesse, mais qui cela étonnera-t-il ? Dans le milieu de la création, musicale, picturale ou littéraire, on l´est toujours. Du moins entre passionnés sincères. Leur donner la parole a été pour moi l´occasion, chaque fois, de leur rendre un hommage appuyé, démarche qui n´aurait pas été pour déplaire à Jules, je le sais mieux que personne.

**     *

Pour tous, Jules a été, est encore, et restera un maître. Mais plus que tout cela, il restera l´ami souriant

Si je peux, Jules, à titre très personnel, te faire un reproche, un seul, ce sera celui-ci :

Tu as été si présent toute ta vie ; tu as tant donné, à la musique, aux jeunes, aux défavorisés que tu as fait accéder au monde merveilleux des notes ; tu étais si souriant, si vivant, que tu étais devenu pour nous un être nanti d´une aura particulière, devant faire éternellement partie de notre quotidien. Tu avais fini par paraître indestructible. Ça devrait être interdit !Tu riais tant de ta maladie, comme tu as toujours ri si volontiers toute ta vie, tu étais si persuadé de la terrasser, que tu nous en avais convaincus. Alors, le jour où tu es parti vers l´éternel printemps des musiciens et des copains, nous n´avons pu nous empêcher de croire à une mauvaise blague. Et puis, il a bien fallu se rendre à l´évidence.Mais je sais aussi, et tous le savent avec moi, que tu n´es pas vraiment parti. D´ailleurs, ta musique, elle, est bien présente à nos oreilles et dans notre coeur.Dans l´orchestre symphonique des grands disparus, ton accordéon fait chorus avec la guitare de Fourcade, le violon de Luc, et la voix chaude d´Alain Péters.**     *

Maintenant, place à ceux qui, avec moi, te font un grand signe de la main. Tu es là, ton sourire nous réchauffe, et Ti zoiseau blanc chante à ta chère Joséphine et son inséparable commère Christiane, que le Pêcheur Terre-Sainte s´en est allé, Dan´ canotte-là, chercher Letchis Sainte-Rose. Et si Casimir, qui ressemble à un sacré Voleur canard, profite de son aubaine pour aller en Picnic chemin volcan, la Mouche à miel lui fournira le plus suave des desserts, pendant que la Musique y joué séga pour consoler ce pauvre Ti Baptiste qui n´en finit plus de pleurer son Ti bonbon rose, cette sacrée peste de Rosalie, qui Danse séga sur le Perron l´enfer.

Salut vieux Jules, et à bientôt au paradis des musiciens et des poètes ! On n´y rencontre jamais que des amoureux de la vie et des inconditionnels du genre humain.

Salut l´artiste !

J.B.**     *

 

HARRY PITOU : Le "Lucky Luke" du Club Réunion

Initiateur et coach du Club Réunion avec sa fille Gessica, l´héritier spirituel de Loulou Pitou est certainement l´un des guitaristes les plus géniaux que la Réunion a enfantés. Il tâte du jazz, de la musique sud-américaine, du blues, en tirant, comme Lucky Luke, plus vite que son ombre, mais revient toujours à ses racines créoles. Son séga, sur les traces de ses grands ancêtres, est un des plus authentiques qui soit, malgré les heureuses innovations qu´il lui imprime.

« Je connais Jules Joron depuis toujours. Du moins, je connais sa musique. J´ai eu l´occasion de travailler avec lui sur Picnic chemin volcan (Harry a exécuté toutes les parties de guitare de ce CD, NDLR). Jules était un perfectionniste. Il savait exactement ce qu´il voulait et avait un très grand sens de la mise en place.« Lorsqu´il arrivait en studio, ses musiques étaient déjà bien calées dans son esprit ; il avait tout imaginé. Il était minutieux dans sa démarche et voulait, suprême élégance, faciliter le travail de ceux qui allaient participer à la création d´un morceau à ses côtés. Il jouait une phrase musicale sur son accordéon et me disait : « Voilà ce que je veux ! » Je n´avais plus qu´à répéter ses notes et ma partie de guitare était placée. Et ça collait juste. Quand il était là, tout paraissait simple.« Jues était un poète hors pair, et le poète de Saint-Pierre par excellence. Il en parlait mieux que quiconque à travers ses chansons. Très bon à l´accordéon et au violon, il avait un très grand sens du rythme et une présence scénique extraordinaire.« Les titres que je préfère ? Je conserve une tendresse particulière pour Picnic chemin volcan. Mais j´aime aussi Christiane dont il est le co-auteur avec Jean Nono Payet, et surtout Pêcheur Terre-Sainte, un vrai petit bijou ».

 

Jules ARLANDA : Le vieux sage souriant

Jules Arlanda, "Julot" pour ses amis (ce qui fait déjà beaucoup de monde), est considéré comme le Sage de la musique réunionnaise. Julot est tombé dans la marmite musicale depuis tout petit, grâce à son père et homonyme, chef d´orchestre réputé qui lui a transmis le virus. Accordéoniste, auteur, compositeur, Julot a dirigé bien des formations musicales et animé tout ce que l´île compte de grands et petits bals, entre les années 50 et 70. Passionné, doux, souriant, d´une patience à toute épreuve, il n´a de cesse, aujourd´hui encore, de transmettre ce qu´il sait. Professeur de solfège et d´accordéon, il a formé des théories de musiciens. Comme Jules.

« Il faudrait être de mauvaise foi pour faire semblant de ne pas connaître au moins une chanson de Joron ! On se voyait beaucoup à la SACEM où nous nous réunissions souvent pour discuter des oeuvres proposées à l´inscription au répertoire. Il était souriant, sympa ; avec lui, on était certain de ne jamais s´ennuyer. Il avait un jugement très sûr et une culture musicale étendue.« Nous avons collaboré sur Chansons 2000, puis lorsqu´il était directeur du Conservatoire de Saint-Pierre. C´était un très grand musicien, un des plus grands de la musique réunionnaise, cela ne fait aucun doute.« Il était passionné et tenaillé par le désir forcené de transmettre. Transmettre la connaissance musicale, mais également la connaissance de l´authenticité créole. Il a beaucoup donné de son savoir à la jeunesse car c´était dans sa nature généreuse.« Il s´attachait à écrire des paroles sensées ; il aurait été incapable de faire du n´importe quoi.« Mes préférences ? Voleur canard, Fifine... Et bien d´autres en fin de compte ».

 

Nano DAPRICE : Pilier comique bruyant, ex-percussionniste de Bastèr

 

S´il fallait brosser son portrait en quelques mots, on dirait : « une moustache sur un sourire, agrémenté d´une rondeur bonhomme traduisant l´amour de la vie et des bonnes choses ». Ce qui serait réducteur car Nano est un musicien de tout premier plan. Longtemps percutionniste et pilier de Bastèr, Nano Daprice a évolué vers d´autres conceptions musicales depuis quelques années, mais reste (comme Jules l´a été) un indécrottable Saint-Pierrois. Artiste tous azimuts, il officie comme photographe au service communication de sa ville chérie.

« Jules Joron la été mon professeur de solfège au Conservatoire. Lé difficile apprendre la musique. Mais avec lu, toute lété facile. Le boug lété sympa, té i mette à ou à l´aise, ou vois. Lété comme in copain, si ou veux.« C´était in grand l´auteur compositeur interprète. Picnic là, la été in renouveau dan´ séga, ça. Lu lété pas figé, lu refusait pas l´évolution. C´est lu même la fé rente la musique créole au Conservatoire. Avant, là-dans, c´était rien que le classique. Lu la fé évoluer le zaffair.« Ça que mi aimais, c´est que son chanson lété des anecdotes, des romans en musique. Lu n´aurait pu écrire des livres d´histoire pou raconte la vie de tous les jours. Même dans les cas les plus tristes, lu té capab reste marrant et c´était sa force.« En même temps, lu té homogène. Lu navé capacité lier sa musique avec ses paroles. C´était in toute.« C´est in des plus grands musiciens moin la connu, et c´est in souvenir i reste dans le coeur. In des plus grands chanteurs La Réunion, lé sûr.« Ça que mi préfère, c´est Voleur canard, Picnic, et bien sûr Pêcheur Terre-Sainte ».

 

Frédéric JORON : Gentil poète surdoué

 

Frédéric est le plus connu des fils de Jules Joron. Lorsque Ousa Nousava fut porté au faîte de la renommée lors des Rencontres folkloriques de 1987, ce sont sa chanson et sa voix qui furent au premier plan, sans que cela ne diminue le mérite de tous les autres. Frédéric n´a jamais péché par facilité. Ses textes, toujours longs, sont longuement travaillés : l´homme est un poète consciencieux et respectueux de ses glorieux devanciers. La recherche de la qualité ne paie pas forcément ; si ses mérites en solo sont unanimement salués, le succès recueilli n´est pas toujours à la hauteur de ses prestations pourtant de haut niveau. Peut-être ce poète surdoué est-il trop gentil ?

« Ce qui caractérise notre père, c´est son humour avant tout. Mais juste après, il y a la profondeur des textes derrière leur simplicité apparente.« C´était aussi quelqu´un de très patient, comme tout pédagogue digne de ce nom. L´enseignement, avec la musique, était toute sa vie.« Il avait une capacité incontestable à réussir des choses merveilleuses, même avec les jeunes les plus dépourvus de bases musicales, les déshérités, les laissés pour compte. Il était très doué et est donc devenu un précurseur dans l´enseignement musical à l´intention des couches sociales nécessiteuses. Il a utilisé le solfège pour faire accéder les jeunes défavorisés à un univers musical dont ils étaient loin de soupçonner l´existence. Il prenait pour ça tous les atouts musicaux à sa disposition, la valse, la salsa, le séga... Grâce à ce mélange, il leur donnait le goût de faire quelque chose.« Son association Ti train longtemps a été une leçon formidable pour nous : ses élèves n´y connaissaient rien et ils évoluaient très vite !« Nous, ses enfants, on a d´abord été spectateurs et auditeurs lorsque les répétitions de l´orchestre d´André Philippe se passaient chez nous. La donne à nous l´élan ! Il était pointilleux dans les orchestrations, les arrangements. Il n´y avait rien laissé au hasard.« Ses meilleurs titres ? Oh ! la ! la !... (Il rit)... Joséphine, Pêcheur Terre-Sainte... Il disait, pour cette chanson, que ça lui était venu d´un coup, d´un seul jet. Une inspiration directe ».

 

Daniel VABOIS : La mémoire intransigeante

 

Avec lui, rien ne passe ! Et quand ça passe, c´est juste. Daniel Vabois est l´un des gardiens, une sentinelle de la mémoire réunionnaise. Incomparable raconteur d´histoires, imitateur féroce, merveilleux chanteur à la voix chaude et envoûtante, Daniel est un barde, un poète, un musicien et un auteur de talent. Son Ti fille-là (musique de Max Gobetti) est une pure merveille. Avec ses dalons Legras, Dormeuil et Hébrard, au sein des Jokarys, il s´est attaché à redonner du lustre aux plus belles chansons réunionnaises. Dont celles de Jules Joron. Daniel est connu et redouté pour son franc-parler, mais ce dernier s´appuie sur une analyse pointue du milieu musical ou social.

« Ce qui m´a frappé chez Jules, c´est une qualité première entre toutes : son aptitude, sa facilité apparente à savoir traduire en créole simple et imagé, la vie de tous les jours. Quand on voit ce qui s´écrit actuellement, et depuis quelques décennies hélas, comme platitudes, on ne peut qu´être frappé du fossé.« Après Fourcade, il y a eu très peu d´auteurs capables d´écrire des textes tenant la route, des textes racontant une histoire. Il y a eu Joron dans les années 50/60, puis Fred Espel, Narmine Ducap... et puis... et puis... Entre-temps, il y a eu Pierrot Vidot (Toué lé jolie), Jean-Paul Cadet (Kaskavel).« Jules n´a jamais vendu son âme au diable sous prétexte de commercialisation. Il n´a jamais rien sacrifié à la mode. Il a été et est resté une authentique valeur de chez nous.« La relève ? On la cherche toujours. Un jour, il m´a dit de façon ambiguë : "Ti poule i couve pas ti canard !"« L´écriture d´un texte ou d´une musique n´est pas le fruit du hasard ; c´est un souffle d´amour. Comme on dit en créole : "I zoué pas kine quand i fait ça !"« Ce que je préfère chez lui, c´est Voleur canard et cette merveilleuse comédie qu´est Joséphine.« Si j´ajoute une chose à l´intention de l´ami Jules, c´est un grand, un très grand coup de chapeau ».

 

Loulou PITOU : Un très grand Monsieur

 

Loulou Pitou, c´était "Monsieur Quadrille", "gramoune Loulou", "le roi de l´accordéon". Ou encore "l´icône",  "la statue du Commandeur". Bref, encore un des très très grands noms du séga. Compositeur respecté d´un très grand nombre d´airs qui demeurent dans les mémoires. Loulou est également considéré comme l´initiateur de l´accordéon séga dans toute son originalité. Une certaine attaque des notes, une inoubliable façon "d´entrer dans le morceau", souvent imitée, jamais égalée. Très peu y parviennent malgré des connaissances techniques souvent prononcées. Loulou a été le fondateur du Groupe folklorique de La Réunion, repris par Bernadette Ladauge à partir de 1963. Loulou parlait peu, aussi ces quelques appréciations sur l´ami Jules n´en sont-elles que plus précieuses.

« J´ai connu Jules presque à ses débuts, dès qu´il a commencé à jouer avec André Philippe. A cette époque, c´est surtout André qu´on connaissait, parce qu´il jouait, comme moi, aux quatre coins de l´île. On se retrouvait d´ailleurs souvent sur les mêmes scènes parce que beaucoup de grands bals annuels, à cette époque, étaient animés par deux orchestres à la fois.« J´ai donc joué souvent en même temps que Jules Joron, mais on n´a pas vraiment joué ensemble. Cela ne m´a pas empêché de l´écouter très souvent et d´apprécier son talent d´auteur et de compositeur.« Ce n´était pas à proprement parler un virtuose de l´accordéon, mais il en jouait très bien quand même. Il jouait assez bien du violon aussi. Et surtout, c´était un chanteur d´orchestre extraordinaire car il avait un registre d´interprétation très étendu.« Enfin, il avait ce talent inimitable pour restituer la vie créole au travers de ses chansons. Ses mélodies étaient solides et ses paroles très travaillées.« Pour moi, pour beaucoup d´entre nous, sa chanson la plus célèbre restera Voleur canard ».

P.S. : Cet entretien a eu lieu peu de temps avant la disparition de Loulou Pitou. Une récapitulation de toute son oeuvre est en préparation au moment où ces lignes sont écrites. Encore un très grand qui est parti mais dont la mémoire ne s´effacera jamais.

 

 

"Dédé" ANDRE-MAURICE : Le copain archiviste, la mémoire totale !

 

Depuis près de 40 ans, André-Maurice rend hommage à la chanson réunionnaise sur les ondes de la radio du Barachois. Impossible de dire combien d´émissions il a animées. Il le fait avec un évident plaisir et sa mémoire est aussi fabuleuse que sa gentillesse est proverbiale. Il est capable de citer un titre vieux de plusieurs dizaines d´années rien qu´aux premières notes. Semaine après semaine il reçoit à son micro tout ce que l´île compte de représentants de notre musique, sans qu´il s´agisse forcément de séga ou de maloya. Car cet esthète attachant n´est pas un fanatique : son amour de la musique est universel.

« J´ai, par rapport à Jules Joron, un souvenir affectif et affectueux. Parce que le premier disque de séga que j´ai acheté, ce fut A cause Fifine. Ce morceau m´a séduit à la première audition. Ensuite j´ai acheté le Quadrille de Loulou Pitou ; et juste après, les Jokarys.« Je peux donc dire que dans ma découverte, puis ma connaissance de la musique créole, j´ai été initié par un maître entre tous. Un maître à danser, un maître à chanter, un maître à jouer de la musique réunionnaise.« Ce que j´ai toujours admiré chez lui, c´est cette aisance confondante à écrire, en quelques couplets, des histoires complètes, avec une introduction, un développement, et une chute finale toujours surprenante, comme un coup de théâtre. C´est donc une admiration spontanée, pour moi qui ai été formé au goût de la belle écriture par mes instituteurs et mes professeurs d´autrefois.« J´ai appris par la suite à mieux connaître Jules Joron au cours de plusieurs rencontres. Mes impressions premières n´ont fait que se confirmer : c´était vraiment un très grand Monsieur.« C´était un intellectuel de la musique créole. Il était anecdotique, plaisant, humoristique, joyeux. Et surtout très intelligent dans son écriture. Joséphine, Perron l´enfer... Je crois que je dois connaître quasiment par coeur toutes ses chansons.« C´était vraiment le chroniqueur de son temps. Je pense sincèrement qu´on devrait l´étudier à l´école. Car il a été l´âme créole de toute une époque et il a eu une manière de dire qui n´existe plus. Il a été de ceux qui ont permis, dans les années 60, l´émergence de l´histoire du petit peuple créole. Il a d´ailleurs créé un style dont ses enfants et bien d´autres se sont heureusement inspirés. Joël Vigne, Max Lauret ou Jacky Lechat, avec leur personnalité propre, sont  les continuateurs d´une lignée initiée par Jules Joron.« Avec les précautions d´usage, on peut dire qu´il a été "le roi du musette créole" des années 60 ».

 

Thierry GAULIRIS : Le petit chéri des générations

 

Thierry et son groupe saint-pierrois Bastèr sont un des rares à pouvoir se targuer d´avoir fêté leur 20è anniversaire. Cela se passa en 2002 et ce fut mémorable. Cela représente un sacré bail pour ces très grands noms de la musique réunionnaise, qui ont fait connaître notre île bien au-delà de ses frontières maritimes. Auteur et compositeur de talent, chercheur et innovateur passionné, adepte de la fusion des genres, Thierry est aussi une bête de scène incontournable. Il a réussi un tour de force que les amateurs apprécieront : ses fans se recrutent dans toutes les générations parce que sa musique parle au coeur de chacun.

« Jules Joron, c´est d´abord celui qui nous a permis d´entrer au Conservatoire.« Avant lui, la musique créole n´entrait pas facilement là-dedans. Quand il est devenu directeur du Conservatoire de Saint-Pierre, il nous a invités pour réaliser un mixage du maloya avec le jazz. Avec cette ouverture inédite, il a mis la musique locale à l´honneur dans les instances supérieures.« Mélodiquement, Jules est très loin, très haut dans l´échelle des valeurs. Voleur canard, Picnic chemin volcan sont des modèles. Il faudrait étudier son oeuvre méthodiquement dans les écoles de musique, l´étudier de façon vraiment pédagogique, car il y a tout dans ses compositions.« Il a commencé une oeuvre de fusion intéressante au Conservatoire, car c´était un novateur passionné, pas du tout figé dans des certitudes qui n´existent pas. Il avait l´esprit ouvert. Il faudra bien que quelqu´un poursuive son oeuvre ! »

P.S. : Ce Conservatoire régional de musique de Saint-Pierre, dont ils parlent tous, a reçu le nom de Jules Joron peu de temps après sa mort. Ce n´était que justice.

 

 

Claude VINH SAN : Le grand frère

 

Créateur du célèbre Jazz Tropical des années 50, autre écumeur des bals du samedi soir, Claude Vinh San est l´auteur, le compositeur et l´interprète d´un grand nombre de chansons passées au répertoire depuis longtemps. Accordéoniste virtuose, Claude est un monsieur aussi discret que bourré de talent. "Exilé" pendant quelques années en métropole, il animera des soirées créoles aux quatre coins de l´Hexagone. De retour au pays, il a repris ses activités musicales traditionnelles et s´est récemment découvert une vocation d´écrivain. Claude Vinh San, dans un ouvrage magistral, a rendu un hommage mérité à son père, le prince Vinh San, dernier empereur d´Annam, membre éminent de la société réunionnaise d´avant-guerre. Dans son activité d´écrivain, Claude Vinh San se hisse au rang des meilleurs car cet homme-là ne sait rien faire à moitié.

« Jules a commencé comme moi par la musique de bals. Ces années-là, les années 50, furent celles des grands orchestres, celui d´André Philippe, de Julien Vauzelle, le Jazz Tropical, les orchestres Taquet et Legros, de Loulou, de Serge Son-Houi, de Julot Arlanda... Il a donc d´abord marqué son empreinte comme chanteur et musicien, sur des airs du répertoire, et au fur et à mesure en y intégrant ses propres compositions. Ce sont les bals qui ont d´abord popularisé ses musiques.« Je le connaissais depuis très longtemps puisque nous avons eu plusieurs fois l´occasion de faire des soirées musicales ensemble, mais plutôt en privé. C´était un musicien doublé d´un compositeur hors pair. C´était surtout un raconteur qui a su mettre le séga en histoires. Ou des histoires en séga.« Il a véritablement marqué son époque. Ce qui le distingue de nombre de créateurs, c´est que beaucoup se plaignent sans cesse dans leurs paroles. Lui, jamais !« Tardivement, nous nous sommes revus assez souvent au sein de la SACEM. J´ai vraiment pu y apprécier le côté chaleureux, l´humanisme de cet homme.« L´initiative qui a consisté à faire reprendre ses chansons par ses fils est géniale.« Ses titres de gloire ? Voleur canard et Christiane ».

 

Fred ESPEL : Génie timide

 

Confondant de gentillesse, surprenant de timidité, perpétuellement souriant, Fred Espel est un autre génie de notre univers musical. Il est le créateur d´un nombre incalculable de chansons plus connues les unes que les autres. Pêcheur quat´ sous, Ti case en paille, Séga des îles, Agnès, Bat´carré Maurice, Zavocats marrons, Compère Chinois, Séga coup d´vent... autant de chefs-d´oeuvre où le sourire le dispute sans cesse à une observation pointue de la société créole. Musicien d´une rare virtuosité, tâtant aussi bien de la guitare que du violon, Fred a longtemps été la cheville ouvrière du Club Rythmique avec son pote et interprète favori, Michel Adélaïde. A qui l´on devra bien rendre également hommage un de ces jours.

« J´ai surtout connu Jules à la SACEM où nous nous retrouvions deux fois par mois. C´était dans les dernières années. Mais avant ça, bien sûr, j´ai suivi sa carrière avec l´intérêt que l´on devine. En fait, depuis ses premières chansons, j´ai suivi son parcours avec passion, car c´était vraiment un très grand compositeur et un musicien merveilleux.« Et puis, quel écrivain ! Aujourd´hui, avec les ordinateurs, les gens n´écrivent plus : ils tapent et programment. Jules, lui, continuait d´écrire ses partitions avec un soin jaloux. Il possédait même une très belle écriture. Ses partitions sont jolies à regarder, même pour quelqu´un qui ne serait pas spécialement musicien.« Ses musiques étaient parfaites et ses textes très beaux. Il n´y a rien à redire.« La meilleure reconnaissance tient au fait que les musiciens d´aujourd´hui continuent de jouer du Jules Joron. Tous les groupes folkloriques perpétuent sa musique au même titre que celle de Fourcade et c´est tant mieux.« Bien sûr que j´ai été influencé par lui, comme beaucoup. Mes airs préférés ? Voleur canard et Christiane... et tant d´autres en fin de compte ! »

 


Jean-Pierre LASSELVE : Puits de science

 

Professeur de lettres, ethnomusicologue, auteur, compositeur, interprète, Jean-Pierre Lasselve est un cas atypique. Ce Zoréole pur sucre s´est tellement imprégné de l´esprit créole sous toutes ses formes, qu´il en a intégré toutes les facettes. Il peut discourir avec l´accent de Mafate ou de Saint-André, selon sa fantaisie, comme également avec l´accent seychellois ou mauricien. Défenseur acharné de l´identité musicale réunionnaise, il a milité au sein de plusieurs groupes de qualité comme les Gratfils Folk, les Compères Gratfils, Vavangue... Son ouvrage sur les Musiques traditionnelles de l´océan Indien fait autorité et, compliment suprême, se lit comme un roman. Sa voix se fait mélancolique pour évoquer Jules...

« Ah ! C´était vraiment un gars bien. Un peu trop timide peut-être... Oui, je sais, ça peut surprendre quand je dis que Jules était un timide, et pourtant, c´était vrai. Il était même mieux que timide : c´était un pudique. Il aurait pu en faire beaucoup plus, doué comme il l´était. Mais il avait son univers d´enseignant et de musicien et était heureux dedans.« Jules avait beaucoup de dons. Il était compétent, pédagogue. Les rapports avec cet homme ne pouvaient qu´être agréables. Nous avons joué quelquefois ensemble dans des soirées ; nous avons fait des "boeufs", comme on dit.« Sa musique ? Je dirais que c´était de l´excellente variété créole, avec une couleur locale personnelle qui n´appartenait qu´à lui.« Pour moi, Pêcheur Terre-Sainte fait partie de ces deux ou trois grands airs qui sont la quintessence du répertoire réunionnais. Mais en fin de compte, on pourrait dire la même chose de toutes ses chansons.« Jules reste un des auteurs incontournables de la musique pays ».

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