LOULOU... HARRY... GESSICA... : Trois Générations de Pitou!!!

Pour que la musique du "Vieux" demeure vivante

 

Les musiques figées par le temps ou la négligence finissent par se ranger au rayon des pieux souvenirs quand plus personne n´en a cure. Alors elles meurent. S´il en est bien un dont la musique ne risque pas de disparaître de si tôt, c´est bien celle de l´ami Loulou. Non seulement les airs d´un de nos ségatiers les plus géniaux sont interprétés et réinterprétés par des cohortes de musiciens pétris de respect ; mais qui plus est, deux générations après le départ du "vieux", le fils et la petite-fille sont là, et bien là. Avec eux, la déperdition n´est pas à l´ordre du jour. Ah ça, diable non !

 

L´iconoclaste brise le chef-d´oeuvre. L´amoureux de l´art, par tous les moyens, le préserve des atteintes du temps. Au prix, parfois, d´un léger ravalement de façade.

Un groupe de rock, fin des sixties, reprit La 5è Symphonie à son compte, faisant beaucoup hurler les puristes avant que ne fût reconnue l´originalité de l´interprétation. On finit par se dire qu´il fallait vraiment beaucoup aimer Beethoven pour ainsi l´offrir à la vénération des jeunes générations. Pari gagné haut la main : Ludwig est, depuis, l´idole des rockers.

Même phénomène de rejet/approbation lorsque le regretté Waldo de los Rios nous gratifia du sublime Mozartmania : congas, guitares, castagnettes et rythmiques sud-américaines de haute volée donnaient une seconde jeunesse au prodigieux Wolfgang Amadéus.

Que dire encore des envolées des Guitares Unlimited, Thomas Dutronc, Birelli Lagrène ou Coco Briaval sur les fabuleuses compositions de Django Reihnart... Tout y est ; pas une infime seconde, les trilles du merveilleux gitan ne sont trahis.

Les hommages, lorsqu´ils émanent de grands faiseurs, confortent l´oeuvre, la font vivre avec le temps qui défile, mais il faut pour cela beaucoup de talent et de respect.

Une affaire de famille

 

Le talent et le respect, Harry et Gessica Pitou n´en manquent pas. Le premier parce qu´il n´est autre que le fils de Loulou ; la seconde parce qu´elle est fille d´Harry et petite-fille du premier.

En nous faisant cadeau de ces 14 titres, composés par un de nos musiciens les plus originaux et les plus inventifs, ils rendent un hommage très appuyés à des chansons qui défient le temps et l´entendement.

Mais c´est toute une histoire. Qui remonte à loin, très loin...

Loulou Pitou est né en décembre 1924 à Saint-Benoît. Très jeune, il se passionne pour l´accordéon et la musique de bal. Autodidacte parfait, ne vivant que par et pour la musique, il se forme en jouant et en vient très vite à maîtriser le solfège en même temps que son instrument. Son crédo est celui de tous les musiciens de bal : procurer du plaisir, de la joie, de l´entrain.

Très vite, celui que l´on n´appelle plus que « Loulou » entraîne ses musiciens aux quatre coins de l´île, dans des bals du samedi soir où s´enchaînent ségas, valses, mazurkas, polkas, tangos et autres pasos dobles.

Minutieux, sourcilleux sur la qualité d´interprétation, voire tyrannique parfois, Loulou exige de lui-même et de ses acolytes la perfection. Aucun air n´est joué sans qu´il ne soit parfait.

C´est la haute époque des expéditions folkloriques où l´on charge le matériel sur les cars "courant d´air" pour aller jouer à Salazie, Entre-Deux ou Cilaos. Les grands bals annuels qui rythment la bonne société locale, bals de la Douane, de la Caserne-Lambert, de la Gendarmerie, de l´Ecole Normale, retiennent plusieurs mois à l´avance les services de Loulou. Son nom à l´affiche est gage de soirée réussie.

 

L´excellence par respect du public

Dans le même temps qu´il sacrifie aux airs à la mode venus d´Europe et d´Amérique, Loulou compose comme un fou. Il compose pour son accordéon, mais aussi pour les nombreux interprètes qui, au fil des décennies, se succèdent devant ses micros. Benoîte Boulard et Maxime Laope n´en sont que les plus connus.

Avec les chanteurs, les instrumentistes font la queue pour jouer avec lui, car c´est gage d´excellence et de réputation : être musicien de Loulou est un Ordre du Mérite ! Ils sont des dizaines à avoir gratté leurs premiers accords de guitare, soufflé leurs premières notes de saxophone, tapé sur leurs premiers bongos avec le bonhomme qui, depuis, s´est installé rue Tourette à Saint-Denis. Fouaillés par l´irascible accordéoniste, tous furent dans l´obligation, sous peine d´exclusion du groupe, de devenir les meilleurs en donnant le meilleur d´eux-mêmes. Car Loulou, aussi exigeant envers lui-même qu´envers ses musiciens, n´a jamais admis que l´excellence ; par respect pour ce public qui l´adulait. Chapeau bas !

S´il nous faut citer un seul nom parmi les cohortes de musiciens qui défilèrent sous la férule de Loulou, nous ne résisterons pas au plaisir de parler de Narmine Ducap. Le gentil, le souriant Narmine, virtuose mais pas démonstratif, encore moins pédant, Narmine s´inscrit dans l´exacte lignée de l´aventure Loulou Pitou : tout, tout, le meilleur, rien que le meilleur, mais jamais pour épater la galerie. Maîtriser la technique pour en restituer la quintessence ; trois notes bien placées plutôt que cinquante pour épater la galerie ; le plaisir plutôt que la gloire. Toute une école de musique, bien sûr, mais aussi de vie et de convivialité. C´est tout Loulou, ça !

Maîtrisant de mieux en mieux sa technique instrumentale, Loulou en vient même à créer un "style Loulou Pitou", une façon d´entrer dans le morceau comme un coup de fouet sur l´échine du boeuf, qui s´ajoute à une syncope inventée de toutes pièces qui fait que ses chansons ne ressemblent à aucune autre et que sa technique est originale et inimitable. Seuls quelques rares puristes comme Régis Lacaille sont capables d´en faire autant.

Il y a incontestablement un "séga Loulou Pitou" comme il y a un "swing Django Reihnart".

L´un de nos (autres) meilleurs musiciens réunionnais, le très gentil Claude Vinh San, lui-même talentueux accordéoniste et compositeur devant l´Eternel, ne tarit pas d´éloges sur Loulou, qu´il considère comme l´inventeur du "séga piqué".

 

L´abeille et le papillon

 

Loulou nous a quittés en juin 2002. Mais l´aventure est loin d´être terminée.

Depuis longtemps déjà, un petit guitariste prénommé Harry perpétue le souvenir de son papa.

Harry Pitou est, à mon humble avis de gratteur de six-cordes, l´un des tout premiers guitaristes de cette île sinon de France. Il a touché ses premières cordes avant de savoir marcher.

Enrôlé dans l´orchestre de son papa avant ses 14 ans, il a perfectionné sa technique à force de travail personnel et à grands coups de taloches. Le résultat se passe de commentaire : Harry sait jouer le Vol du bourdon au médiator (aberrant mais il le fait !)

Pendant son adolescence et plus tard, devenu mûr, il s´est initié au jazz parce que quand on sait le plus, on sait aussi donner le meilleur. D´où une technique très personnelle (décidément, c´est de famille) qui lui fait donner aux airs les plus connus une coloration très personnelle. Véloce surdoué, abeille butinant son manche, Harry a prêté son talent aux orchestres de séga et de bal les plus en vogue des années 70, Soul Men, Glouglous, etc. Guitariste, chanteur, compositeur, auteur à succès (ah ! Anelise...), il a également accompagné quelques-unes de nos meilleures vedettes locales, dont Frédéric Joron.

D´une aussi illustre lignée ne pouvait qu´apparaître un éblouissant papillon de nuit qui, telles ces comètes de Madagascar, brillent sous les feux des projecteurs.

Quand la nuit s´avance, Jessica, la belle Jessica, l´envoûtante Jessica, à la voix chaude, forte et veloutée, quand elle a fini d´évoluer dans son jazz favori, reprend les airs du vieux Loulou, sur des tempos flirtant avec le rythm `n blues.

Ce qui nous vaut aujourd´hui ce merveilleux cadeau, 14 titres de Loulou Pitou, « tels qu´en eux-mêmes l´éternité les change », comme dirait le poète.

Malbaraise, Cabane bambou, Pêche camaléon... C´est du pur régal. Autour d´Harry et Gessica, quelques-uns de nos meilleurs instrumentistes, au premier rang desquels le merveilleux Noël Ritner et sa basse magique ; Patrick Donat dont on ne vante plus le talent ; et Laurent, et Fabien, et Thierry, et Jean-Louis, et Patrick (claviers), et Jean-Pierre...

Avec eux, Loulou Pitou est là. C´est lui, c´est bien lui ! Sa merveilleuse musique s´est parée des couleurs du temps qui est passé, qui passe encore, sans jamais être dénaturée. Tous ces généreux musiciens ont donné le meilleur d´eux-mêmes pour restituer l´originalité, la pureté de compositions venues d´un autre siècle sans doute, mais dont la fraîcheur ne s´est jamais altérée.

Un petit coup de jeune n´a jamais nui au vieux. Et "Le Vieux" lui-même, notre icône à tous, n´aurait pas dit le contraire.

Jules Bénard